ORDINAIRE 26 C

« Tu as reçu le bonheur durant ta vie… »

(Luc 16, 19-31)

On pense parfois que Jésus est contre les riches, qu’il s’acharne contre eux par ses paraboles mettant en scène les injustices et les différences sociales. On se souvient cependant que Jésus s’insurge contre les hypocrites et les injustes, quelle que soit leur condition sociale ou religieuse. Il n’hésite pas à tanguer les autorités religieuses et à rappeler les conditions pratiques de l’Alliance : la fraternité et la solidarité par la foi commune au Dieu unique. Il remet en place l’autorité politique en rappelant son rôle de service et de justice, la défense du bien commun, sans s’arrêter sur le régime en place. On pourrait avancer que Jésus a un discours religieux aux conséquences sociales et politiques certaines. De fait, peut-il en être autrement? L’Alliance touche le fondement de la vie sociale car elle intègre dans une relation qui entraîne à tenir compte de l’autre. Les prophètes l’avaient bien compris, eux qui s’indignent devant tant d’injustice et d’inconséquences, devant un culte formaliste et sans cœur. Jésus reprend le flambeau et va plus loin. L’injustice ou le mépris de son semblable touche l’être même, perturbe une croissance filiale qui fait mûrir la croissance humaine personnelle et communautaire. La parabole du pauvre Lazare en est une illustration.

  1. 1. L’amour fraternel

Ce qui est reproché au riche de la parabole, ce ne sont pas ses richesses, c’est son indifférence, son aveuglement. On pourrait même l’imaginer amical et bon vivant mais sa porte est fermée, image de sa fermeture ou des distances mises entre les personnes. A-t-il même remarqué le pauvre à sa porte ?  S’est-il habitué à la présence de Lazare à sa porte ? En tout cas, il l’appelle par son nom quand il le voit avec Abraham dans la joie du Ciel. Lazare est identifié. Lui, le riche, n’a pas de nom. Il est sans personnalité, sans identité, sans avenir. Il est un parmi tant d’autres, insensibles à la misère d’autrui. L’amour lui fait défaut et donc sa sensibilité est précaire.

Des liens indispensables : personne ne vit seul dans son petit monde. Tous, nous avons des liens de réciprocité nécessaires. Ce que nous faisons peut construire ou détruire le lien social. Ce que nous choisissons peut faire avancer ou reculer la vie sociale. Le fondement de la société reste notre décision de vivre ensemble et de construire quelque chose de solide et de durable, où tous s’y retrouvent et auquel tous participent. L’exclusion est une plaie de notre temps, qu’elle soit commandée ou volontaire. L’indifférence est un mal de notre époque qui perd son âme et sa chaleur. L’isolement est une épidémie qui portera des fruits de mort. Le lien spirituel entre les croyants achève cette unité car ils se sentent fils d’un même Père et frères dans le Christ.

L’attention à autrui : on vit parfois dans une indifférence féroce et mortifère. Le chacun pour soi règne en maître absolu. L’intérêt personnel prévaut sur le bien commun et on engage l’avenir vers des catastrophes prévisibles. Le Christ nous ouvre à l’autre et à ses besoins. La charité nous invite à l’attention et au soutien. La solidarité humaine se consolide dans les liens spirituels établis dans la force du Ressuscité. Pour le christianisme, cela ne se réduit pas à une simple philanthropie mais parler de charité (l’agapé biblique !) invite à considérer l’aspect spirituel, religieux, ontologique de cette relation. Elle touche les fibres de l’homme et donc sa création et sa restauration en Christ. Cela touche l’identité de Dieu et donc notre avenir en lui. Cela met en lumière la grâce divine reçue et notre participation à cette grâce. Autrement dit, notre participation aux relations trinitaires qui nous emportent dans l’éternité !  S’intéresser aux pauvres et aux petits, défendre leur dignité, c’est parler de Dieu et de nous, comme homme/femme aimé de Dieu dans la folie de la croix et la lumière de la Résurrection.

L’amour du prochain : on le voit, aimer n’est pas une recommandation pour mieux vivre ensemble et encore moins une faiblesse pour ceux qui ne peuvent s’élever et régner sur les autres. Aimer n’est pas un feu de paille, changeant selon les circonstances et s’adaptant aux époques. Aimer son prochain, c’est aimer son Dieu et participer de la croissance de l’univers qui tend vers Lui, c’est construire le Royaume annoncé et imminent, c’est embellir l’humanité et l’entraîner vers le Beau et le Bien, vers sa plénitude et son perfectionnement en Christ. Aimer touche nos fibres et notre être. Il emporte vers l’intérieur et la conscience mais aussi vers l’extérieur et la construction d’une communauté apaisée et juste. L’amour du prochain devrait faire de la société une communauté vivable et heureuse.

Jésus invite à s’ouvrir sur l’autre et à sortir de soi, à regarder avec ses yeux, à construire un monde plus juste et vrai. Il invite à l’amour fraternel

  1. 2. La justice sociale

Il est vrai que la pertinence du christianisme est de défendre la dignité humaine et de rompre les liens d’esclavage et de subordination. Il rend à chacun sa dignité dans l’égalité de nature. Il sait que les sociétés doivent s’organiser pour bâtir leur avenir mais il veille à ce que chacun reçoive ce qui lui est dû en fonction de sa dignité inaliénable. Il sait surtout que c’est par le lien fraternel que les choses prennent du sens et que tous peuvent se sentir accueillis et respectés. Il sait par-dessus tout que c’est le Dieu trinitaire qui enracine cette prétention aux respects des différences dans l’unité de la communauté. Et comme ce Dieu révélé en Jésus Christ est amour, alors c’est l’amour qui prime en tout et qui est sa norme extrême et suprême.

Défendre la dignité humaine : comment respecter l’homme si on n’a pas cette haute estime de sa valeur et de sa grandeur ? Il ne s’agit pas de mots ou d’idéologie, qui à la longue, ne se concrétise jamais. Il s’agit d’une réalité ontologique qui vient de sa création dans l’amour et sa restitution dans la Lumière pascale. Respecter, c’est aimer comme Dieu aime ses enfants.

Construire une société juste : comment être juste si on dévalue constamment la justice ou si les passe-droits sont légions ? Il ne s’agit pas de mettre la justice de son côté ou de l’orienter selon les mouvances du moment. Il s’agit d’être droit en fonction de l’objectivité du droit naturel et positif et de l’éthique. Est juste celui qui respecte et aime, celui qui ne s’approprie rien, celui qui comprend la précarité de la vie et le bien commun, celui qui s’enracine sur du solide pour construire sur le roc. Celui qui sait s’agenouiller pour se lever avec force vers son Dieu en entrainant son frère.

  1. 3. Conclusion : le regard de la foi

Jésus nous demande d’ouvrir les yeux et de voir celui qui est à notre porte, de l’aimer et de l’accueillir.

Jésus nous demande d’être solidaire et de nous aimer. En nous enracinant dans la Trinité, nous transformerons notre société et en ferons une image du Royaume attendu.

P. Francis

 

This entry was posted in Année C, Français, Père Francis, Temps Ordinaire II. Bookmark the permalink.